Marc Lavoine

Trois ans après le bien nommé Volume 10, son dixième album, Marc Lavoine est de retour avec un nouveau disque qu’il aurait été trop paresseux d’intituler Volume 11. Ce sera Je descends du singe, un titre métaphysique qui suggère la mise à nu d’un artiste dont on est sans doute loin d’avoir percé tous les secrets. Ce que l’on sait déjà de Marc Lavoine sera toutefois amplifié et affiné par cet album. Il est depuis bientôt trois décennies un bel ami à la voix charnue et profonde qui conjugue de réelles et sincères obsessions musicales avec des succès populaires, osant faire un même bouquet des fleurs bleues et des fleurs du mal, une seule et même condition de celles de crooner et de chanteur à fêlures.

A l’entame d’un nouveau cycle, Marc Lavoine a changé de label, quittant celui de Gainsbourg pour rejoindre celui d’un autre amateur de singes, maître Léo, et poursuivre une théorie de l’évolution personnelle qui veut qu’avec le temps un chanteur de variété rejoigne sans rien renier de lui-même l’espèce évoluée de la chanson française majuscule.

L’heure d’été et Volume 10 s’en approchaient à grands pas, on ne tardera pas à s’apercevoir que Je descends du singe l’y propulse de plein pieds. Avec un certain goût du fétichisme, il a demandé que l’on ressorte pour l’occasion le mythique logo Barclay qui lui faisait tourner la tête à l’écoute des disques de Brel et Ferré. Il aime encore croire à l’impossible rêve des années 70, âge d’or de la pop, de la chanson, des illusions qu’on n’imaginait jamais perdues et des vinyles qui possédaient le pouvoir magique de changer certaines vies et d’en réchauffer la plupart.

Cette nostalgie qui affleure dès l’entrée l’album (Il restera), on la retrouvera surmontée d’un accent grave à l’évocation des tragédies intimes qui ont marqué Lavoine au cours des dernières années. Volume 10 évoquait la disparition de son père, celui-ci célèbre avec délicatesse Michelle, sa mère qui n’aura pas survécu longtemps à la séparation. Fatalité des cascades, il y aura son frère, vacillant sous l’onde de choc, pour lequel il convoque le temps d’un autre hommage en miroir des intonations tendrement mélancoliques à la Le Forestier.

Mais qu’on ne s’y méprenne, Marc Lavoine n’avait pas l’intention ici d’enrichir l’industrie du mouchoir et d’inonder immodérément les chaumières. Si à l’approche de la cinquantaine il a choisi de se montrer à poil (de singe), sans le fard des fausses pudeurs mais sans exhibitionnisme inutile, il délivre peut-être aussi certaines de ses chansons les plus euphoriques et épicuriennes sur des tempos frivoles et des orchestrations qui contribueront dangereusement au réchauffement climatique.

Combinant folk aérien et reggae lancinant, Je descends du singe, la chanson, donne le ton songeur et nomade d’un album qui se pose pas mal de questions existentielles mais se garde d’assener des réponses trop hâtives. Fidèle à ses habitudes, Marc Lavoine descend aussi du single avec une facilité presque indécente. Les très pop Faut-il parler ? ou J’ai vu la lumière, le direct J’en ai rien à foutre ou le duo avec Julie Gayet (Avec toi) possèdent ainsi l’évidence diabolique de ces chansons qui se fredonnent irrépressiblement, à la première écoute comme à la centième.

Une fois encore c’est à Los Angeles que Marc Lavoine a choisi d’aller prélever cette chaleur de sons analogiques qui irradiait déjà Volume 10, au cœur des légendaires studios Sunset Sound qui ont vu passer toute la faune (et la flore) du rock West Coast. Là-bas, il a retrouvé Pete Thomas et Davey Faragher, l’impeccable section rythmique des Imposters d’Elvis Costello, ainsi que Freddy Koella, guitariste français qui nourrit les mêmes fantasmes musicaux que lui et en a déjà assouvi pas mal en jouant avec Bob Dylan ou Willy DeVille. De retour à Paris, d’autres guitares familières, celle de François Poggio (collaborateur de longue date de Marc sur disque et sur scène, guitariste également de Daho et du groupe Rococo), viendront compléter le tableau.

Les guitares vibrantes comme des fils de soie de Freddy et François, leur indolence trompeuse et leur précision redoutable ont assurément contribué à donner leur patine unique aux disques récents de Marc Lavoine. Elles mettent en valeur, avec les autres instruments magnifiquement tempérés, les compositions et les mélodies de Christophe Casanave, désormais son complice d’écriture exclusif et frère d’âme évident. La réalisation toute en nuances solaires, ombrages subtils et voilages luminescents de Jean-François Berger et François Delabrière contribue à construire autour des chansons une espèce d’écrin protecteur contre les usures du temps.

Un joli film tourné dans le désert californien avec un chimpanzé accompagne la chanson Je descends du singe en étirant le temps et l’espace à la manière du Gerry de Gus Van Sant. Une quête modeste et minimaliste des premières sensations et des vieilles sagesses que l’on trouve en filigrane dans cet album, qui tient sans doute à la fois du bilan provisoire et du nouveau baptême.

"Je descends du singe"
2012
"Volume 10"
2010
"L'Heure d'été"
2005
"Marc Lavoine"
2001
"Septième ciel"
1999
"Lavoine Matic"
1996
"Faux rêveur"
1993
"Paris"
1991
"Les Amours du dimanche"
1989
"Fabriqué"
1987
"Marc Lavoine"
1985